Julia Engel, spécialiste de la politique énergétique chez Alpiq, explique dans cette interview pourquoi les Bilatérales III et en particulier un accord sur l’électricité avec l’UE sont décisifs pour la Suisse, tant sur le plan économique que sur le plan de la politique énergétique.
Julia, la Suisse a négocié avec l'UE ce qu'on appelle les « accords bilatéraux III ». Le Parlement fédéral en débat actuellement ; une votation populaire aura lieu ensuite. Pourquoi une relation réglementée avec l’UE est-elle si importante aujourd’hui ?
La Suisse entretient des liens économiques, sociaux et énergétiques étroits avec l’Europe. La voie bilatérale a fait ses preuves pendant des années, car elle nous permet d’une part d’accéder au marché intérieur européen dans des secteurs qui profitent à la Suisse, et d’autre part de préserver les spécificités de notre système politique, la démocratie directe et le fédéralisme. En ces temps d’incertitude géopolitique, un cadre fiable et réglementé avec notre partenaire le plus important représente un atout majeur à préserver. Sans ces accords, la Suisse risque d’être confrontée à une insécurité juridique et en fin de compte, à des désavantages géographiques.
L’accord sur l’électricité représente un élément nouveau des Bilatérales III. Pourquoi la Suisse a-t-elle besoin d’un tel accord du point de vue de la politique énergétique ?
Bien que la Suisse soit étroitement raccordée au système électrique européen sur le plan physique, nous ne faisons pas partie du marché intérieur de l’électricité de l’UE. De ce fait, nous ne sommes pas juridiquement liés – notre collaboration repose donc sur des bases bancales. Les flux d’électricité traversent quotidiennement les frontières dans les deux sens, mais en hiver, la Suisse est durablement dépendante des importations, faute de produire suffisamment d’électricité. Aujourd’hui, les pays limitrophes peuvent limiter la quantité d’électricité disponible pour le commerce. Un accord sur l’électricité garantit les possibilités d’importation et renforce la sécurité d’approvisionnement, en particulier en hiver. De plus, les coûts liés à la garantie de l'approvisionnement en électricité sont moins élevés avec un accord sur l’électricité qu'en son absence.
L’accord sur l’électricité est par ailleurs essentiel à l’exploitation stable de notre réseau de transport. Les flux d’électricité doivent être prévisibles et planifiables. Les pays voisins collaborent étroitement, mais notre gestionnaire de réseau reste aujourd’hui à l’écart. Avec l’accord sur l’électricité, la Suisse est également impliquée dans les processus de coordination pour l’exploitation du réseau, ce qui réduit les risques pour ce dernier. Un accord sur l’électricité contraignant crée également des conditions-cadres fiables en matière de stabilité du réseau et garantit la collaboration à long terme avec nos pays limitrophes.
Pour résumer, un accord sur l’électricité garantit la sécurité juridique, renforce la sécurité d’approvisionnement et la stabilité du réseau, et réduit les coûts du système. D’un point de vue économique, l’accord sur l’électricité offre des avantages considérables pour la Suisse.
Un accord sur l’électricité renforce la sécurité d’approvisionnement et la stabilité du réseau, et réduit les coûts du système.
Les détracteurs de cet accord redoutent une hausse des prix ou la perte du service public. Dans quelle mesure ces craintes sont-elles justifiées ?
Pour moi, ces inquiétudes ne sont pas fondées, bien au contraire : l’accord sur l’électricité assurera la stabilité des prix, car les coûts de l’approvisionnement hivernal et de la stabilité du réseau baisseront, comme je l’ai déjà expliqué plus haut. L’expérience acquise dans l’UE montre en outre que la concurrence conduit à long terme à une plus grande efficacité et à des prix plus équitables.
L’ouverture du marché pour les ménages et les petites entreprises entraînera aussi un approvisionnement de base réglementé, comme c’est le cas aujourd’hui. Dans le même temps, toutes les consommatrices et tous les consommateurs ont le droit de choisir librement leur fournisseur d’électricité. Ceux qui ne le souhaitent pas n’ont rien à faire et restent simplement dans l’approvisionnement de base.
Les craintes concernant le service public sont également injustifiées. La structure existante des entreprises énergétiques publiques peut continuer à fonctionner comme jusqu’à présent.
Le Conseil fédéral met notamment l’accent sur la sécurité de l’approvisionnement. Qu’est-ce que cela signifie concrètement pour la Suisse ?
Pour approfondir les éléments déjà expliqués : la sécurité d’approvisionnement signifie que l’électricité est disponible à tout moment, même dans des situations extrêmes. Le développement de l’énergie solaire et éolienne engendre des fluctuations de production qu’il est préférable de compenser dans un grand système interconnecté. L’accord sur l’électricité permet à la Suisse de participer sur un pied d’égalité aux mécanismes européens de stabilité du réseau et de mieux surmonter les goulets d’étranglement. Sans accord, nous serions obligés de faire cavalier seul à l’échelle nationale, ce qui passerait par la construction de centrales de réserve supplémentaires. Or, cela n’est pas judicieux, ni sur le plan économique, ni sur le plan de la politique climatique.
Quels sont les avantages économiques d’un accord sur l’électricité pour la Suisse et ses entreprises ?
Un accès sécurisé au marché permettra de planifier les investissements, le commerce et le développement des énergies renouvelables. Le secteur suisse de l’électricité pourra ainsi faire valoir ses atouts, notamment en matière d’énergie hydraulique et de flexibilité, sur le marché européen. Dans le même temps, l’industrie et le commerce profiteront de prix plus stables et d’une sécurité d’approvisionnement accrue. Dans l’ensemble, l’accord sur l’électricité renforcera la place économique suisse et réduira à long terme les coûts systémiques de l’approvisionnement énergétique.
Pourquoi Alpiq, en tant qu’entreprise énergétique, soutient-elle expressément ce cap ?
Alpiq défend un approvisionnement énergétique sûr, durable et économiquement efficient. Cela repose sur des conditions-cadres fiables et une collaboration étroite avec l’Europe. Un accord sur l’électricité garantit des règles claires, l’égalité de traitement sur le marché et une meilleure intégration des énergies renouvelables. Pour nous, une chose est claire : une Suisse pleinement intégrée et interconnectée au réseau européen est plus forte et plus résiliente sur le plan de la politique énergétique qu’avec une approche nationale isolée. C’est pourquoi nous soutenons l’accord sur l’électricité avec l’UE.
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